Berlin 1989

Par Igor Cardellini

Les premiers jours de l’effondrement du Mur au travers du regard de Vaudois

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Vendredi 7 novembre dernier, Berlin voyait apparaître un rideau de 8000 ballons blancs illuminés. Empreinte de poésie, l’installation artistique érigée sur 15 kilomètres de l’ancien tracé du mur de Berlin ravive le souvenir de l’histoire récente. Elle rappelle la barrière de béton et de barbelés qui, il y a 25 ans, coupait encore la ville et le monde en deux. Jusqu’à sa chute, le 9 novembre 1989.

Marianne Ahl-Rochat, originaire du Brassus et expatriée à Berlin-Ouest, se souvient de l’étrange journée: «C’était un jeudi et nous étions dans notre appartement de Reinikendorf, au nord de Berlin, lorsqu’un voisin est venu, fébrile, nous annoncer la nouvelle.» A 18h57, Günter Schabowski, chargé de communication du Politburo, l’avait lâché inopinément en conférence de presse: les citoyens de RDA pourraient obtenir un visa sans délai et sans justification particulière pour passer à l’Ouest. La mesure entrait en vigueur immédiatement.

«Devant le poste, nous restons paralysés, regardant hébétés les images défiler. Nous n’arrivons pas à intégrer l’information, trop irréelle»
Marianne Ahl-Rochat

«A 20h, nous allumons donc la télévision, scotchés et incrédules devant le poste», se remémore l’expatriée. Le journal de la chaîne publique ARD martèle alors: «La RDA ouvre ses frontières!» «Nous étions dans le salon avec un ami est-allemand en visite chez nous. Là, nous restons paralysés, regardant hébétés les images défiler. Nous n’arrivons pas à intégrer l’information, trop irréelle.» Car si la contestation s’était renforcée courant octobre, mobilisant à chaque manifestation plus de monde, peu s’attendaient à un revirement aussi radical et si rapide.

Les signes avant-coureurs de ce bouleversement se sont pourtant multipliés dès le printemps. Et puis, le 7 octobre, lors du 40e anniversaire de la RDA, la visite du président soviétique Mikhaïl Gorbatchev résonne comme un requiem pour l’Allemagne de l’Est. Avec cette phrase prophétique de l’instigateur de la perestroïka à Erich Honecker, président du Conseil d’Etat de la RDA: «Celui qui arrive trop tard est puni par la vie.» Suit ce désormais célèbre «baiser de la mort» à son homologue est-allemand.

Dix jours plus tard, minorisé au sein du Bureau politique et affaibli par la maladie, Erich Honecker démissionne. Les promesses de «Wende» («tournant») que son successeur Egon Krenz s’empresse de faire n’inversent pas le cours des événements. Le 4 novembre, près d’un million de personnes sont réunies sur l’Alexander Platz, scandant Wir sind das Volk. Le 7, le gouvernement démissionne. Le 8, le plénum du Comité central purge le Politburo de ses éléments compromis. Et le 9…

Premiers transits à Bornholmer Strasse

21h20, Bornholmer Strasse, les gardes laissent transiter les premiers habitants de Berlin-Est vers Berlin-Ouest. Dès minuit, les sept points de passage de la ville sont ouverts et la foule ne cesse de s’épaissir. A la porte de Brandebourg, le Mur est aussi pris d’assaut et le rassemblement entonne «Nous sommes libres», ignorant les tentatives d’intimidation au canon à eau des VoPos (la police est-allemande) peu convaincus. Le mousseux allemand coule à flots et les premières bribes de Mur cèdent sous de symboliques coups de marteau. «Devant les images de cette fête gigantesque, nous ouvrons nous aussi une bouteille de mousseux, sans vraiment comprendre la portée de cet événement», se rappelle Marianne Ahl-Rochat.

En quelques¬ heures à peine, 100'000 Est-Allemands passent de l’autre côté du Mur. «Lorsque j’apprends la nouvelle à la radio, je suis survolté. L’Histoire est en train de se faire, il faut que j’y sois», se rappelle Denis Maffli, alors étudiant à l’Université de Lausanne et passionné par Berlin. Le lendemain matin, le Veveysan saute dans le train pour Berlin: «Durant le voyage, c’est l’euphorie. Mais les interrogations fusent aussi, notamment sur l’exode en cours depuis des semaines par la Hongrie ainsi que par la Tchécoslovaquie, depuis le 4 novembre. L’Histoire est pleine d’ironie. Le Mur est tombé pour la même raison qu’il a été érigé: empêcher les citoyens de la RDA de partir.»

100 Deutsche Mark, le Begrüssungsgeld

Ce vendredi 10 novembre, les Trabant pétaradantes envahissent l’Ouest en flots continus, et côtoient les Mercedes flambant neuves. «Dans ce mélange inédit, partout, les habitants de l’Ouest font preuve d’une solidarité formidable, souligne l’étudiant d’alors. Ils proposent hébergement, nourriture et boissons à leurs voisins alors dépourvus de moyens.» Un autre geste de l’Ouest, officiel celui-ci, est le don du traditionnel Begrüssungsgeld («argent de bienvenue»). Chaque citoyen de RDA reçoit 100 Deutsche Mark à l’occasion de sa première visite. Dans ces rues marchandes surchargées, des milliers d’Allemands de l’Est sortent des banques, billets à la main.

«Cet après-midi, je reste des heures sur le Kurfürstendamm », se souvient Denis Maffli, fasciné par le bal incessant de ces nouveaux consommateurs éberlués devant les vitrines opulentes. «Les achats sont compulsifs et des armées de sacs remplis de courses sortent d’Aldi ou de KDW. A l’Est, ils devaient attendre un an pour se procurer un téléviseur, sans parler du délai interminable pour une voiture!»

Pour éviter tout emballement, Friedrich Dickel, ministre de l’Intérieur de la RDA, invite à 16h30 les citoyens à ne pas prendre de décisions hâtives et garantit que l’ouverture du mur de Berlin et de la frontière interallemande est désormais permanente. Il ajoute que de nouveaux passages seront ouverts dans les jours prochains. Plus vite même, puisque vers 21 heures, de nouvelles brèches sont ouvertes à la hauteur du Glienicker Brücke et dans le sud de la ville, à Mahlow.

Les bulldozers en action

Eberswalde Strasse, Puschkin Allee, Bernauer Strasse ou encore Potsdamer Platz, le samedi, les entailles se multiplient sur le «mur de la honte» et permettent à un million d’Ossi de se rendre à l’Ouest. A Checkpoint Charlie, le célèbre violoncelliste et exilé russe Mstislav Rostropovitch salue à sa manière l’instant en jouant les Suites de Bach. Derrière lui, le Mur affiche «Charlie’s retired 10 nov. 1989».

L’inscription fraîchement peinte n’échappe pas à Maria Velasco et à Michela Bovolenta, alors étudiantes à Lausanne, venues à Berlin participer à cette «immense kermesse». «C’était marquant de voir que l’Histoire s’écrivait déjà sur le Mur, comme pour exorciser la crainte d’un retour en arrière.»

Dans la nuit du 11 au 12 novembre, dans l’ancien centre d’avant-guerre qu’est la Potsdamer Platz, les ouvriers travaillent sous les projecteurs et renforcés par des bulldozers. Le passage soit libéré le matin même. «Sur place, j’ai les yeux rivés sur les douaniers transformés en simples gestionnaires du transit, raconte Denis Maffli. Ces gardes détestés étaient tout d’un coup embrassés par la foule. C’était le monde à l’envers. On était comme ivres, la légèreté prenait le pas sur la lourdeur de vingt-huit années de séparation.»

Dans le «no man’s land»

A contre-courant de la gigantesque ruée vers l’Ouest, les deux étudiantes lausannoises entreprennent une visite du côté de la RDA. «C’était un vrai no man’s land, souligne Michela Bovolenta. Durant la promenade, nous nous engouffrons dans une immense librairie bourrée de livre en langue russe, mais plus personne pour s’y intéresser car, à l’intérieur, c’est aussi le désert. A y repenser, l’image est révélatrice du basculement en cours.»

Un basculement dont tous ne prendraient la mesure qu’avec le temps. «Les semaines suivantes, la folie festive a laissé place aux problèmes concrets et au casse-tête d’une nouvelle donne politique à définir, relève Denis Maffli. J’ai vécu les trois années suivantes à Berlin, j’ai pu observer les revers de la réunification.» Mort de l’industrie à l’Est, désuète, apparition du chômage, adaptation aux règles de l’Ouest… «En même temps que moi, les Est-Allemands découvraient alors le coût de l’entrée dans le monde libre.»